J’avais cette idée d’article en tête depuis longtemps, enfin la voilà couchée sur papier. Et si l’on faisait l’analogie suivante : assimiler le site Facebook d’aujourd’hui à l’Amérique du début du XXème siècle !
En effet Facebook, c’est un espace où se ruent en masse depuis sa création les internautes et les développeurs à la recherche d’une nouvelle vie ludique et sociale sur la toile pour les premiers et d’un eldorado aux multiples opportunités (la fortune, sinon la gloire) pour les seconds ! Et l’on peut bien parler de ruée avec plus de 100 millions d’utilisateurs en 4 ans d’existence ! Le parallèle est possible avec ces dizaines de millions d’Européens venus chercher une vie meilleure aux États-Unis : entre 1892 et 1924, 12 millions d’Européens ont débarqué à Ellis Island près de New-York, 100 millions d’Américains auraient au moins un parent y ayant transité !
Facebook c’est aussi un espace de liberté et de restrictions avec un État régulateur ayant néanmoins fait le choix judicieux de l’économie de marché, à savoir la liberté offerte aux développeurs et aux membres depuis juillet 2007 de lancer et posséder une application pour les uns et de s’en servir ou non pour les autres (on retrouve en passant la vieille notion latine, « l’abusus », la possibilité de détruire son bien, ici de supprimer une application). Cette liberté d’entreprendre sur Facebook est fondamentalement stimulante, elle incite les talentueux développeurs et brillants « idea men » à réunir leurs compétences pour proposer à la vaste, cruelle et impitoyable audience Facebook leurs réalisations, des plus géniales aux plus farfelues, en passant par les plus généralistes, les plus ciblées, les plus utiles, les plus débiles…bref toute la diversité humaine peut s’exprimer ici. Et là. Et inutile de rappeler que l’instantanéité, l’interactivité de l’internet 2.0 en général et la gratuité de Facebook en particulier font du bébé de Marko La Montagne de Sucre (Zuckerberg) un espace économique redoutablement efficace car hautement concurrentiel et transparent (on approche des canons théoriques de l’économie de marché parfaite) : on peut savoir précisément où on met les pieds, ce qu’en pensent les utilisateurs et combien sont-ils à l’utiliser….ah si une telle transparence pouvait prévaloir dans la véritable économie….les prix baisseraient et les escrocs changeraient de métier, entre autres. Qui plus est les réputations se font et se défont, les cartes peuvent constamment se redistribuer, car chacun est logé à la même enseigne vis-à-vis de Facebook. L’audience est reine, comme à la télévision il faut coller aux attentes des téléspectateurs, comprendre leurs besoins d’aujourd’hui, anticiper ceux de demain !

Ces recettes de l’économie de marché, c’est ce qui a permis aux États-Unis de devenir la puissance économique numéro 1. Il n’est jamais inutile d’en rappeler les 4 libertés fondatrices: la liberté de créer une entreprise, le respect de la propriété privée, la liberté de fixer ses prix (qui mettent fin aux rentes en baissant du fait de la concurrence supposée et tendent vers les coûts de fabrication tout en reflétant la tension entre offre et demande), et enfin la liberté de choisir son métier (fondamentale, rendue possible par la fin du servage et la révolution industrielle). Ce sont ces mêmes principes que Deng Xiaoping a commencé à appliquer en partie à partir de 1978 et qui ont permis à 400 millions de Chinois de sortir de la pauvreté, et permettront à la Chine de (re)devenir l’économie numéro 1 mondiale avant 2050. Pour la petite histoire, les Chinois ont coupé court à la tragédie Maoïste après la visite de Deng Xiaoping à Singapour en 1978 : ce fut la révélation, il s’attendait à voir une ville arriérée, il débarque dans une ville prospère et rayonnante bien plus étincelante que Pékin ou Shangaï, c’est ainsi qu’à 74 ans il fait faire un demi-tour complet au paquebot Chine !
Mais revenons à nos moutons, finissons de brosser à grands traits cette analogie. Comme dans toute économie de marché, il faut un état de droit à même de créer et faire respecter les règles, sans quoi c’est vite le chaos. Les Américains l’ont bien compris, eux qui ne peuvent s’empêcher de flirter avec les limites du capitalisme, au prix de crises parfois gravissimes comme en 1929….c’est ainsi que l’État apprend de ses erreurs et de son laxisme coupable, en légiférant pour juguler les excès, et redistribuer (un peu quand même) au nom de l’intérêt supérieur du pays. Il en va de même pour l’équipe Facebook qui a compris ce qu’elle avait à gagner à laisser les développeurs plancher sur les idées qu’elle n’aurait pas eues, liberté qui atteint quand même ses limites et gare aux resquilleurs : on l’a vu Facebook sait sévir.
Enfin, dans son stade suprême l’économie de marché est associée à la démocratie : pour maximiser son efficacité une société doit mettre ses organes de pouvoir à l’écoute de la population. C’est exactement ce que fait Facebook en reculant promptement après le tollé suscité par l’intrusif projet Beacon : dans l’environnement transparent qu’est le web 2.0, les consommateurs prennent le pouvoir comme jamais auparavant, les marques ne peuvent plus contrôler leur image, Facebook au même rang que les autres, elles la subissent, à la rigueur peuvent-elle donner leur avis, mais ce n’en est plus qu’un parmi tous les autres… Facebook ne peut donc plus se permettre de prendre des mesures impopulaires, sa marge de manœuvre est limitée à ce que les internautes tolèrent….l’audience Facebook est en train de conquérir –voire a conquis- sa souveraineté. Le mot est lâché : sur Facebook le peuple est souverain. Je ne serais pas étonné de voir émerger des embryons de syndicats de développeurs se réunissant pour faire pression plus lourdement sur les autorités, ainsi que des partis « politiques » de membres défendant telle ou telle nouvelle règle, avec pourquoi pas une aile conservatrice prônant le respect des données et une aile progressiste jouant l’ouverture consciente qu’elle seule permettra la publicité véritablement ciblée sur mes goûts et mes couleurs, et donc intéressante…à suivre, ahh le Facebook dream… ! Qui en seront les Rockefeller et Carnegie ? RockYou ? Slide ? Quelqu’un d’autre ? Quidam, ouvre les yeux, c’est aujourd’hui que les empires se forment….